L’Américain Edward Bernays (1891-1995) est considéré comme le théoricien des relations publiques. La formule est un euphémisme qui désigne l’art de convaincre par la propagande ou la publicité. Son livre
Propaganda, publié en 1928 et devenu introuvable, a été réédité récemment en traduction française par les
éditions Zones, qui l’ont également
mis en ligne.
La première phrase du livre annonce clairement le projet :
« La manipulation consciente, intelligente, des opinions et des habitudes organisées des masses joue un rôle important dans une société démocratique. Ceux qui manipulent ce mécanisme social imperceptible forment un gouvernement invisible qui dirige véritablement le pays… » Quelques pages plus tard, l’auteur précise la démarche :
« Si nous comprenons les mécanismes et les mobiles propres au fonctionnement de l’esprit de groupe, il devient possible de contrôler et d’embrigader les masses selon notre volonté et sans qu’elles en prennent conscience… »
Alors que le totalitarisme impose une doctrine, la démocratie libérale affine ses méthodes de persuasion afin d’
« amener les gens à faire ou à penser ce qu’on veut qu’ils fassent ou pensent (1)… » L’actualité de ces techniques n’échappera à personne. De nos jours, on désigne plus élégamment les « manipulateurs » sous la formule absconse de « spin doctors ».
Jean-Jacques LEDOS
1. George H. Phelps, Tomorrow's advertisers and their advertising agencies, 1929. Lorsque Edward Bernays (1891-1995), neveu de Sigmund Freud, publie ce guide pratique de la manipulation de l’opinion publique, les mécanismes de contrôle des consommateurs et des électeurs commencent seulement à être soumis à l’étude de conseillers spéciaux. Edward Bernays, expert dans le domaine, est aussi un théoricien qui expose les rouages de son art et cet ouvrage instructif est historiquement et politiquement du plus grand intérêt, car il explique comment fabriquer des campagnes d’action de nature à exercer un pouvoir réel sur la société. Il semble faire écho à
L’homme de cour, rédigé en 1641 par Baltasar Graciàn, qui, lui aussi, savait de quoi il parlait.
« Il faut premièrement mettre la main aux grandes affaires, et puis l’étendre libéralement aux bonnes plumes », écrivait, entre autres choses, le jésuite.
« Car, ajoutait-il,
il faut rechercher la faveur des écrivains qui immortalisent les grands exploits ».
Désormais le zèle des médias écrits et télévisuels a remplacé les écrivains – encore qu’une campagne électorale récente ait montré que les stipendiés de la plume, même féminisés, ont encore assez peu de scrupules à se mettre au service de « l’homme de cour » et que cela leur assure un beau chiffre de ventes. Edward Bernays nous explique que les journalistes sont contraints de travailler en bonne intelligence avec leur source et que, de ce fait, il faut savoir en user habilement comme de relais. Si l’homme politique moderne sait s’appuyer sur le savoir-faire de conseillers en communication expérimentés, ils l’aideront, via ces relais complaisants,
« à enrégimenter les masses pour mieux les guider » (p. 108).
L’auteur, convaincu de son innocence, expose avec une sorte d’impudeur les grands principes de base d’opérations dites de communication. Il s’agit de décrire
« des mécanismes de contrôle de l’opinion publique et d’exposer les méthodes à même de susciter l’approbation générale pour une idée ou un produit » (p. 38). Il cite les ressorts psychologiques que la propagande doit savoir manipuler pour parvenir à ses fins. Ainsi, par exemple, il insiste sur le goût de la compétition, la sociabilité, l’exhibitionnisme et le plus important, si l’on en croit ses dires, la sollicitude maternelle. De telles opérations lui ont permis de faire évoluer les comportements : de permettre aux femmes de fumer dans la rue, au nom de la lutte pour leur émancipation ; de déconsidérer l’usage des transports en commun au profit de l’automobile ; d’expliquer comment élire un président et surtout de le faire aimer, c’est-à-dire d’organiser la fiction de la démocratie représentative.
Les applications ne s’arrêtent pas au seul champ du marché national et de la rivalité politique entre républicains et démocrates. Elles ont aussi été étendues au domaine des relations internationales. On peut, grâce à ces méthodes, déclarer la guerre à un pays dont on convoite les richesses, comme à Cuba en 1898. Il est aussi désormais possible de renverser un gouvernement légal en Amérique latine au profit d’un groupe de voyous favorables aux intérêts des grandes compagnies américaines. La première grande opération du genre eut lieu au Guatemala en 1950. Début d’une longue et interminable série. Tout ceci avec l’assentiment de l’opinion publique, et au nom de la démocratie et de la justice.
« À supposer, dit-il avec un aplomb et un cynisme qui laissent sans voix,
qu’il y ait de la propagande fausse ou malhonnête, ce ne serait pas un motif suffisant pour rejeter en bloc toutes ces méthodes » (p. 104).
« L’important, ajoute-il un peu plus loin,
n’est pas qu’une information soit ou non de la propagande. L’important est qu’elle soit d’actualité » (p. 136). Et il précise que le conseiller en relations publiques doit jouer un rôle important si l’on veut que le gouvernement défende les intérêts privés. Aux yeux de l’auteur, il est légitime qu’il serve en faisant accroire à tous qu’il est au service du bien commun.
En 1928, Bernays explique sans détour qu’à l’avenir, ceux qui influenceront les opinions publiques détiendront réellement le pouvoir et plaide pour la propagande, ce gouvernement invisible au service des industries automobiles et pétrolières américaines. Les techniques issues de la psychanalyse lui sont donc très utiles. La presse, le cinéma et d’une façon générale tout ce qui contribue à diffuser des fictions fondées sur la manipulation de l’information sont mobilisés dans des actions coordonnées et planifiées.
Ce maître de l’art a ouvert la voie et éclaire les méthodes de gouvernement modernes d’une lumière d’autant plus éblouissante qu’elle ne vient pas des opposants traditionnels.
« La propagande politique au XXe siècle n’est pas née dans les régimes totalitaires, mais au cœur même de la démocratie libérale américaine », comme le rappelle dans sa préface Normand Baillargeon, par ailleurs auteur d’un
Petit cours d’autodéfense intellectuelle, paru chez
Lux en 2007.
Jean-Luc DEBRY