Le livre de la Guerre de Cent Ans
(note de lecture parue dans Gavroche n° 153, janvier 2008) Les éditions Cornélius ont eu la bonne idée de travailler sur une nouvelle édition du Livre de la guerre de Cent Ans. Cette guerre de Cent ans, c’est la Grande Guerre, celle de 14-18, transposée par Gus Bofa (1883-1968) au XIVe siècle. Les poilus sont des paysans soldats du Moyen Âge armés de piques, les officiers des chevaliers en armure, l’épée à la ceinture. Reste l’absurde des situations, celui de toutes les guerres, qui règne sur cet univers hésitant entre ridicule et tragique.
Gus Bofa sait de quoi il parle : blessé à la hanche en décembre 1914, il revient de la Première Guerre mondiale infirme. Quand l’ouvrage paraît, en 1921, ce touche-à-tout s’est déjà fait connaître en dessinant des affiches pour la publicité et en collaborant aux journaux satiriques Le Rire et Le Sourire, dont il a même pris brièvement la direction. Plus tard, encouragé par son ami Pierre Mac Orlan, il se lancera dans l’illustration de livres luxueux d’auteurs comme Courteline, Swift, Cervantes, La Fontaine ou Voltaire. Il tiendra également une rubrique de critique littéraire dans Le Crapouillot de 1922 à 1939, puis poursuivra son œuvre personnelle en écrivant et dessinant des ouvrages de plus en plus amers et désabusés sur la condition humaine.
C’est en mai 1918 que Gus Bofa termine Le Livre de la guerre de Cent Ans, mais ce pamphlet anti-guerre n’est imprimé qu’en 1921, dans une édition chère d’assez mauvaise qualité dont l’auteur n’est pas satisfait. Après la guerre, on manque de tout : d’argent d’abord, ce qui pousse l’éditeur à l’économie, mais aussi de papier, d’encres, de pigments. Et d’ouvriers qualifiés dans les métiers du livre, dont beaucoup sont morts au combat avant de transmettre leur savoir-faire. Résultat, les couleurs et l’impression médiocre trahissent l’esprit des dessins de Bofa.
Les éditions Cornélius ont travaillé plusieurs années sur cet ouvrage, nettoyant, restaurant et cherchant à se rapprocher le plus possible des couleurs originales utilisées par le dessinateur. Le bleu, notamment, absent de la première édition, sans doute parce qu’il coûtait plus cher que les autres couleurs à l’époque, a été réintroduit dans les dessins. Quant au choix des teintes majoritairement jaunes et brunes pour le livre de 1921, il s’explique probablement par la facilité de les obtenir en « raclant les fonds de pots » d’autres couleurs.
Comme l’indique la notice de l’éditeur : « Pour aussi triste et déplaisante qu’on trouve l’idée, il faut bien admettre que Le Livre de la guerre de Cent Ans, tel que l’aurait voulu Gus Bofa, n’a jamais existé et n’existera jamais ». Néanmoins cette version, accompagnée d’une quinzaine de dessins inédits et d’une préface d’Emmanuel Pollaud-Dulian s’en rapproche manifestement. SV
Pour en savoir plus : L’excellent site sur Gus Bofa tenu par Emmanuel Pollaud-Dulian L'article « Gus Bofa et le salon de l'araignée » paru dans Gavroche n° 65. |