Entretiens
(note de lecture parue dans Gavroche n° 153, janvier 2008) 
| de Michel Henry, Sulliver, 2007, 154 p., 22 €
| Considéré comme l’un des plus importants philosophes français de la seconde moitié du XXe siècle, Michel Henry (1922-2002) a laissé une œuvre multiforme fondée sur une phénoménologie radicale de la vie, d’un accès difficile pour les non spécialistes. Ce livre d’entretiens constitue une introduction à une pensée qui a abordé d’une manière originale les problèmes de la société.
L’auteur s’est livré à un examen de l’œuvre de Marx (Marx, t. I Une philosophie de la réalité ; t. II Une philosophie de l’économie, 1976), à une époque où les orthodoxies marxistes dominaient la scène intellectuelle, résumant sa réception posthume : « Le marxisme est l’ensemble des contresens qui ont été faits sur Marx ». Pour lui, il y a deux critiques de l’économie chez Marx qui n’ont pas été suffisamment distinguées : « la plus connue, montrant qu’on ne paie pas à l’ouvrier la totalité de son travail et qu’à partir du surtravail non payé se constitue la plus-value » ; « une critique de l’économie par échange en général […] C’est l’idée […] qu’il n’est pas possible de substituer de l’argent au travail de chacun. […] Car il n’y a pas d’équivalent qui puisse faire du travail vivant une valeur d’échange. » Marx permet de penser « une idée limite qui est finalement celle de l’élimination de l’économique, de la valeur d’échange et de l’argent » dans la mesure où son analyse des forces productives révèle deux éléments hétérogènes : « l’un subjectif, le travail vivant qui seul crée la valeur, et l’autre objectif, les instruments de travail et les matières premières ». L’invasion de ce dernier dans les forces productives tend « vers une production entièrement automatique dont le travail vivant serait exclu ». Sa part réduite laisse les individus libres de vivre, mais pour que cette libération soit effective, il faut, dit Marx « que l’individu soit rendu à lui-même, à l’activité artistique et scientifique ».
Michel Henry a poursuivi sa réflexion avec Du communisme au capitalisme (1990) lors de l’effondrement des régimes dits socialistes qui dévoilaient « la vérité profonde de notre temps » avec des lois mortifères qui mènent le monde. À l’Est, l’échec était dû à « une organisation rationnelle de l’activité humaine qui a abaissé l’individu », tandis qu’à l’Ouest, le libéralisme mènera la société à sa perte en remplaçant l’individu par un système d’abstractions : valeur, capital, intérêt.
Dans son plus célèbre essai, La barbarie (1987), Henry dénoncera le paradoxe de l’époque contemporaine : « un développement sans précédent du savoir allant de pair avec l’effondrement de la culture », révélant le « sentiment tragique d’impuissance que tout homme cultivé éprouve devant les faits ». Ainsi de ce que l’on nomme « actualité » – « une sorte de surgissement ponctuel, en dehors de toute histoire profonde, de tout tenant et aboutissant, de toute continuité » – dont notre vie quotidienne est saturée : « L’actualité de l’image est là pour occuper l’esprit un moment et pour disparaître tout aussitôt. L’actualité, caractérisée par l’instantanéité, présente un second caractère : l’insignifiance. C’est parce qu’elle advient qu’on la regarde, mais comme elle est insignifiante, elle doit immédiatement disparaître pour céder la place à une autre. »
Il est rare qu’une œuvre philosophique aille au cœur des préoccupations qui agitent notre présent, permettant de penser au-delà de l’économie, à l’encontre de la pensée unique régnant sans partage.
CJ |