1933 : La radio devient l’instrument privilégié des propagandes

par Jean-Jacques Ledos
(Gavroche n° 129-130, mai-août 2003, p. 30 à 37)

« La propagande est l’ensemble des méthodes utilisées par un groupe organisé en vue de faire participer activement ou passivement à son action, une masse d’individus psychologiquement unifiés par des manipulations psychologiques et encadrés dans une organisation. » Jacques Ellul définissait ainsi le souci, pour un pouvoir, politique ou affairiste, de transmettre des messages ou des opinions à une collectivité que la radiodiffusion permettait d’atteindre immédiatement. La pratique par les pouvoirs développera la tentation d’un usage discrétionnaire, c’est-à-dire unilatéral et progressivement fermé à la discussion ou à la contestation.
Lénine avait été le premier à évaluer le pouvoir de la radio (1). Dans un autre modèle de société, ce sont les entrepreneurs, soucieux de faire connaître leurs produits à un public étendu, qui, les premiers, au début des années 1920, en saisirent l’efficacité pour diffuser la publicité au moment où les stations de radiodiffusion commençaient d’émettre, aux États-Unis, puis en Grande-Bretagne, à destination d’un public global mais indifférencié. Le même projet, en France, était alors combattu par les défenseurs du service public opposés à une démarche purement commerciale (2).

La naissance de la propagande par la radio
À l’occasion de l’élection présidentielle aux États-Unis, en novembre 1920, un journal de Pittsburgh utilisa une station expérimentale (KDKA) pour diffuser la victoire de Warren Harding, avant la presse imprimée. L’exploitation de l’événement a fait oublier l’initiative d’un ingénieur néerlandais qui diffusait déjà depuis un an des programmes musicaux à la Haye (PCCG). En 1924, une chaîne américaine de radio retransmettra la Convention du parti Démocrate mais, d’une manière générale les pouvoirs politiques manifestent de la méfiance à l’égard d’un moyen de communiquer l’information qu’ils ne contrôlent pas encore.

Grande-Bretagne : une royale démocratie
En Grande-Bretagne, le roi George V s’exprime pour la première fois, en 1924, à la BBC, à l’occasion d’une exposition consacrée à l’Empire britannique. Il prendra l’habitude, à partir de 1932, d’adresser ses vœux à ses vingt millions de sujets par ce même canal. Quatre ans plus tard, c’est à la radio que son fils aîné, appelé à lui succéder sous le nom d’Édouard VIII, annoncera qu’il renonce, par amour, à la Couronne. Aussi, et en particulier grâce à ses stations d’ondes courtes, les cérémonies du couronnement de George VI, deuxième fils du défunt George V, auront les honneurs de la jeune télévision anglaise dont c’est le premier grand reportage en direct. Il s’agit d’entretenir la ferveur nationale à l’égard de l’institution monarchique mais la radio est aussi le lien entre le pouvoir central et les territoires éloignés de l’Empire.

Les hésitations françaises
En France, en 1924, le ministre des finances, Étienne Clémentel, qui avait prévu de présenter sur Radio-Paris un projet d’emprunt, en fut empêché par son collègue des PTT. En 1928, Raymond Poincaré interdit toute intervention politique à la radio pendant la campagne électorale. Le premier homme politique à s’adresser aux Français sera, en 1930, André Tardieu, Président du Conseil ouvert à la modernité. Sa présence jugée excessive par ses adversaires politiques lui vaudra le surnom « d’Homme au micro entre les dents » (3). Deux ans plus tard, l’un de ses successeurs, Gaston Doumergue, s’y exprimera régulièrement pour rendre compte de son action.

1933 : les nazis s’emparent de la radio
Le Traité de Versailles, signé à Versailles en 1919, redécoupait l’Europe et imposait à l’Allemagne vaincue une occupation et des limitations de souveraineté qui eut pour effet d’exacerber le sentiment national. Un habile ambitieux, Adolf Hitler, trouva sur ce terrain l’occasion de développer son désir de pouvoir. Dans Mein Kampf publié en 1925, il exploitait ainsi les frustrations de ses compatriotes et développait ses projets de gouvernement. La propagande serait l’instrument privilégié de la réalisation de ces projets grâce un usage à la fois brutal et répétitif de messages dont le livre constitue le catalogue.
La fonction de la propagande y était décrite en termes simplistes et méprisants voire insultants pour ceux auxquels elle était destinée :
« Ne voit-on pas la tâche d’un dirigeant moins dans la conception d’un plan que dans l’art de faire comprendre à un troupeau de moutons à têtes vides, pour mendier ensuite leur bienveillante approbation ? […] La grande masse d’un peuple se soumet toujours à la puissance de la parole. » (chap. III) … « Toute propagande doit être populaire et placer son niveau spirituel dans la limite des facultés d’assimilation du plus borné parmi ceux auxquels elle doit s’adresser. Dans ces conditions, son niveau spirituel doit être situé d’autant plus bas que la masse des hommes à atteindre est plus nombreuse » [La masse] « a toujours besoin, dans sa lourdeur, d’un certain temps pour se trouver prête à prendre connaissance d’une idée, et n’ouvrira sa mémoire qu’après la répétition mille fois renouvelée des notions les plus simples… »[chap. VI].
L’auteur soulignait ailleurs la « bestialité » des masses.

En janvier 1933, les élections législatives ne donnèrent au Parti nazi qu’une majorité relative. C’était suffisant pour que le vieux Maréchal Hindenburg, Président de la République dite de Weimar, désigne comme Chancelier Adolf Hitler qui avait développé depuis dix ans un parti présenté comme national et socialiste, sur les bases d’un mécontentement populaire amplifié par une crise économique sans précédent. Il est alors aisé de désigner dans le gouvernement social-démocrate l’absence d’une volonté clairement exprimée et d’en imputer la responsabilité, d’une manière non démontrée, aux Juifs dont la présence est loin d’être majoritaire dans les instances de pouvoir. La démagogie ne s’est jamais encombrée d’évidences.

Le projet hitlérien peut être résumé selon deux thèmes essentiels: la propagande intensive et l’antisémitisme. Hitler se disait obsédé par la propagande des Alliés, cause essentielle – pour lui – de la défaite allemande pendant la première guerre mondiale. Pour faire passer son message nationaliste et socialiste, Hitler désigne des coupables : les Juifs, dans un pays où l’antisémitisme est récurrent.
Après la parution de Mein Kampf, les thèmes essentiels seront constamment répétés, parfois édulcorés, dans les assemblées du parti national-socialiste (NSADP ).
Le projet des nazis, dans lequel le cynisme l’emporte sur le simplisme, trouvera son application dans le déploiement d’une propagande qu’on dirait aujourd’hui « multimédia » parmi lesquels la radio va occuper une place essentielle.

L’Allemagne disposait déjà, avant la première guerre mondiale, de puissantes stations radiotélégraphiques intercontinentales. Elle poursuivit, après sa défaite, son équipement dans le domaine de la radiophonie qui permettait de diffuser des messages au plus grand nombre. L’exploitation pratique : puissance des émetteurs, équipement des foyers, était affaire de moyens. Les pays à l’économie la plus avancée s’employèrent à les développer.
Dans le gouvernement du IIIe Reich, l’organisation de la propagande sera confiée à Josef Gœbbels qui, depuis plusieurs années, a déjà désigné à destination d’une opinion inquiète les cibles responsables de tous les désordres, les Juifs et les communistes. Un auteur allemand l’a désigné comme le « cerveau de cette manipulation des âmes » n’hésitant pas à reconnaître en lui l’un des rares hommes intéressants du Troisième Reich. Il s’y révélera comme un maître de la haine dans la pratique du pouvoir exercée dans le mépris des autres.

La radio, dont le réseau couvre déjà la totalité du territoire allemand, Prusse orientale comprise, s’impose comme un moyen de communication de masse que le pouvoir nazi va investir en priorité. Elle est au cœur du dispositif de propagande préparé par Goebbels, organisateur de la propagande du Parti. On sait que les émissions peuvent être reçues sans qu’une dépense importante soit imposée aux auditeurs. La fabrication et la commercialisation à faible prix d’un récepteur populaire (Volksempfänger) favorisera bientôt l’équipement des foyers. Son utilisation discrétionnaire s’inscrit dans une pratique totalitaire entretenue par une propagande constante puis par la terreur. Les élites bourgeoises de la nation ont déjà adhéré au projet d’un rétablissement des valeurs de la nation et de l’ordre. Elles soutiennent un projet qui préserve leurs intérêts et rétablit leur pouvoir sur la sphère économique.

La radio est développée comme un moyen de démocratie directe mais unilatérale. Le Führer s’adresse sans intermédiaire au peuple dont les contestations ne sont pas admises à l’antenne.
Le 1er février, au lendemain de sa désignation comme Chancelier, Hitler prononce sa première déclaration, Aufruf an das deutsche Volk (Proclamation au peuple allemand) à la radio et non devant le Reichstag, comme la tradition et la courtoisie parlementaires l’avaient établi.
Quelques mois plus tard, dans un discours prononcé à Berlin à l’occasion de l’inauguration, en août, de l’exposition annuelle de la radio, Gœbbels désignera la radio comme le « huitième pouvoir ».

Le nouveau directeur de la radio, Eugen Hadamovsky, doit sa nomination à un militantisme récent mais actif au service du Parti nazi plutôt qu’à une expérience acquise dans le domaine de la radiophonie. Il a organisé la diffusion radiophonique des réunions électorales de Hitler. Il est un de ces « hommes nouveaux » qui doivent « bannir toutes les conceptions anciennes de la radio qui doit devenir cent pour cent nationale-socialiste, de manière à ce qu’elle serve à imprégner entièrement la nation de l’esprit nouveau. » Dès l’installation du Führer à la Chancellerie, il publie les « Directives officielles pour les émissions de la Radiodiffusion allemande ».
Il expose également son projet d’une radio mise au service du Parti : « Ein Volk! Ein Reich! Ein Rundfunk! (4) » dans Propaganda und nationale Macht (Propagande et pouvoir national) : il associe habilement à l’encadrement des représentants sélectionnés des auditeurs «…Cette corporation doit englober la radiodiffusion dans sa totalité ; elle sera alors le plus fort élément pour la formation de la volonté nationale. » C’est aussi une mise en pratique d’une propagande active et non plus seulement passive telle que Goebbels l’esquissait en mars : « Nous avons créé un ministère de l’Éducation populaire et de la Propagande. Ces deux titres ne signifient pas la même chose. L’éducation populaire est essentiellement quelque chose de passif ; la propagande, elle, est quelque chose d’actif… »

La parole nazie comme la retransmission des premières grandes manifestations du Parti sont quotidiennement présentes sur les ondes voire diffusées plusieurs fois. « Les nazis ont su utiliser l’incertitude et la paresse [de l’opinion] face aux situations complexes et aux problèmes apparemment insolubles. Le vide se fait alors dans l’opinion publique. On le comble par ces succédanés que sont les slogans dont on martèle inlassablement les esprits. »
Le contenu des programmes quotidiens d’information est décidé au ministère de la Propagande. La vérité officielle est encadrée de telle manière que le recours aux procédés habituels de la désinformation – vérités partielles, omission, comparaisons douteuses – est inutile.

Une émission régulière, L’heure de la nation, doit développer le sentiment patriotique par « des chants, discours ou conférences, évocation des épisodes glorieux du passé ». Les programmes exaltant la valeur militaire se multiplient dans le cadre d’un mouvement de « régénération ».
Désormais les manifestations de masse mises en scène par le ministère de Gœbbels sont retransmises. Elles doivent entretenir le sentiment de cohésion nationale qui est l’un des thèmes essentiels de la propagande. Lorsque les grands rassemblements hitlériens seront diffusés, il sera recommandé aux possesseurs de poste d’ouvrir leurs fenêtres et de pousser le niveau sonore d’écoute afin que les voisins ou les promeneurs puissent entendre la voix du Führer. L’écoute de la radio devient un devoir civique. Pour unifier la diffusion, une coordination associe trois stations qui disposaient précédemment d’une certaine indépendance, Cologne, Francfort-sur-le-Main et Stuttgart.

La radio sera aussi un instrument de propagande sinon une arme vers l’étranger. « La radio ne reconnaît pas les frontières créées par la Nature ou par l’Homme. Elle s’insinue dans le territoire des autres peuples » déclarera un dignitaire nazi. Les pays de culture germanique sont visés en premier lieu ainsi que l’affirmera l’un des reponsables : « Nos émissions s’adressent à tous les peuples de langue et de culture allemande où qu’ils soient… »
Dès le 18 mars 1933, une personnalité nazie a adressé par la radio un salut aux « camarades » autrichiens. Les émissions de propagande seront ensuite relayées à Vienne où la police découvre un émetteur clandestin exploité par des nazis autrichiens. En 1938, la radio coordonnera les opérations d’occupation de l’Autriche (Anschluss).

En 1934, une campagne ardente a été dirigée vers le Territoire de la Sarre qui doit se prononcer par référendum sur le rattachement ou non au IIIe Reich. C’est de ce territoire réintégré en 1935 dans le Vaterland que le gouvernement nazi lancera en direction de l’Alsace et de la Lorraine une campagne plus perfide au moyen d’émissions dramatiques, Hörspiele, dans lesquelles les auteurs rappelaient la (pseudo)-« germanité » historique des deux provinces de l’Est français. Deux magazines, l’un, quotidien, Echo de la frontière, l’autre, hebdomadaire, Programme alsacien, constituent l’ordinaire de la propagande.
Après quelques années de pratique, un bilan d’étape établira que « la radio a été complètement politisée et est devenue la voix de la nation ». «C’est la plus moderne, la plus puissante et la plus révolutionnaire arme que nous possédions pour combattre un monde ancien et fini… »

L’Italie fasciste
Benito Mussolini gouverne l’Italie depuis octobre 1922 avec le soutien du Parti national fasciste (Partito Nazionale Fascista, fort de plus de 300 000 adhérents à la fin de 1921). Le Duce a conquis le pouvoir contre un régime démocratique dépourvu d’autorité face aux désordres. La parole démagogique séduit d’emblée par un emprunt provisoire au discours socialiste dont elle dénonce, par ailleurs, l’avatar révolutionnaire circonstanciel. Toutefois, le fascisme ne dispose pas d’un corpus doctrinal ni de partisans nombreux comme le NSDAP hitlérien (5).

Un Service de Presse (Uffizio Stampa) a été créé dès 1922. C’est l’organe de la propagande du gouvernement. La prise de contrôle des moyens d’informations sera plus lente qu’en Allemagne mais stimulée par le modèle nazi à partir de 1933.
Au début des années 30, l’Italie, qui compte à peine 40 millions d’habitants, est un pays en retard de développement. La radiodiffusion, en particulier, ne couvre pas encore l’ensemble du territoire. On compte environ 300 000 postes récepteurs pour une population d’environ 41 millions d’habitants, soit 7,3 postes pour 1 000 habitants. Pour compenser une production insuffisante de l’industrie radioélectrique, l’Italie importe les récepteurs populaires Volksempfänger que l’Allemagne nazie a commencé de fabriquer.

Divers observateurs, italiens et étrangers, s’accordent pour reconnaître que le régime de Mussolini n’a guère utilisé la radio comme instrument de propagande, avant 1930 : « Pendant quelques années, l’Eiar ne fut pas un domaine relevant de l’action de propagande fasciste […] Le gouvernement se contentait de contrôler la radio comme l’une des activités du pays parmi d’autres. »
Le régime fasciste n’en a pas moins encadré la jeune radio. Des fidèles, des proches, mais aussi des représentants de l’industrie électrique ont ainsi été placés aux postes de responsabilité. Ces derniers se sont engagés derrière le Duce dont le programme politique et les méthodes de gouvernement conviennent à leurs intérêts. À la fin des années 20, leur présence fait presque oublier la finalité de la radiodiffusion. Le directeur de l’EIAR, Arnaldo Mussolini, rend public un programme riche de bonnes intentions: « À partir d’aujourd’hui, l’Eiar place dans son vaste programme un nouvel élément qui pourra avoir une grande efficacité dans les domaine de l’idéal et de la morale […] Nous sommes persuadés que la radio-diffusion – cette nouvelle chaire qui vient se placer entre l’école et le journal – et qui va connaître un développement rapide – peut donner des résultats de grande valeur dans la culture, les missions d’éducation, afin d’élever […] en chacun la vie de l’intelligence et de l’esprit (6) »

Le discours sera tout à fait différent lorsque le Duce haranguera les foules depuis le balcon du Palais de Venise (Piazza Venezia, à Rome). On imagine l’impact qu’aurait eue la télévision chargée de retransmettre les gesticulations et les mouvements de menton. Mussolini avait, comme tout dictateur, le sens des effets visuels. À l’époque, seul le micro pouvait répercuter dans une rhétorique caricaturale réduite à de courtes phrases un discours qui exprimait en quelques idées simples mais démagogiques les menaces proférées envers les adversaires ou les ennemis, l’exaltation d’un nationalisme primaire qui séduit les masses.
Des chroniques ciblées seront bientôt diffusées, à destination de la jeunesse, des paysans, des ouvriers et plus généralement des citoyens. Leur titre révèle les objectifs du régime : Dalla civiltà liberale a la civilta facista in Chronache del regime (De la civilisation libérale à la civilisation fasciste, « Programme national », 23 septembre 1936), Politica colonizzatrice del regime (Politique colonisatrice du régime) in Cronache dell’agricolture (28 janvier 1939), Motivi essenziali della difesa della razza (Motifs essentiels de la défense de la race , « Programme national », 22 janvier 1940).

Le régime fasciste est soucieux de faire passer son message politique mais surtout d’imposer une pratique gouvernementale. L’écoute de la radio est un devoir civique, comme en d’autres régimes totalitaires. La radio que Marinetti a désignée comme la « parole électrique » doit former la nouvelle conscience politique. En novembre 1933, une émission de commentaires d’actualité trouve sa place dans les programmes : Cronache del regime ( « Chroniques du régime »)
L’information est, bien entendu, sous le contrôle étroit du pouvoir fasciste. Chaque jour, les stations doivent consacrer deux heures aux communications du gouvernement qui peut aussi intervenir par nécessité. Les interventions sur des sujets politiques, économiques ou financiers sont soumises à autorisation. Le régime a le souci de faire passer son message et sa volonté au plus grand nombre des italiens et, plus tard, aux voisins ou aux colonisés.

Mussolini soulevait l’enthousiasme des foules rassemblées Piazza Venezia, à Rome lorsqu’il annonçait une « Italie fasciste et impériale… » (7). Le projet colonial a l’Éthiopie pour cible. Suivant encore le modèle d’un Reich expansionniste, le Duce occupera l’Albanie en 1939. La propagande radiophonique a préparé l’opinion des pays concernés. C’est la mission de Radio Bari, installée en 1932 sur la côte orientale de l’Italie méridionale. Elle diffuse à partir d’août 1933 un programme d’information en albanais, Gazeta Shqipetare, soutenu par la Chambre de commerce italo-orientale. L’année suivante, la station sera la première, dans le bassin méditerranéen, à émettre en langue arabe à destination de l’Afrique du nord.

Afin d’entretenir le nationalisme, associé dans la conscience itailenne à la primauté de la Ville éternelle, comme centre mondial de la chrétienté, la radio diffuse de nombreuses causeries religieuses. Le pape Pie XI s’est exprimé sur les ondes pour la première fois en 1931. Le Saint-Siège, dont la station radiophonique a été inaugurée en 1931, en developpe les moyens d’émission afin d’assurer la diffusion universelle de sa mission.
Le 1er avril, le début de « l’Année sainte » (d’une durée de six mois) est l’occasion d’une diffusion en plusieurs langues – italien, anglais, français – par un émetteur en ondes courtes inauguré deux mois plus tôt. En juin, la visite d’une délégation de catholiques chinois est l’occasion pour le pape Pie XI de s’adresser à une communauté lointaine.

Espagne : la radio déstabilise la République
La Constitution adoptée en 1931 a mis en place à Madrid un gouvernement républicain. L’événement a été annoncé par la station Unión Madrid de Barcelone. Ce gouvernement de gauche affronte une opposition de droite qu’il tente de contenir par des mesures maladroites de ses responsables. En août 1932, l’un de deux-ci, le général Sanjurjo, tente de soulever ses partisans par un appel à l’insurrection depuis la station de Séville. Sans succès mais quatre ans plus tard, un autre général, Franco, lance un appel radiodiffusé depuis l’une des îles Canaries. C’est le « Manifeste de Las Palmas », première étape d’une conquête qui s’achèvera 7 ans plus tard par l’établissement de la dictature.

États-Unis : un discours « démocrate »
Franklin Delano Roosevelt est élu en novembre 1932 au moment où la dépression engendrée par le crack boursier de 1929 est à son maximum. Son premier souci est de rétablir la confiance, puits de dynamisme des entreprises, du commerce et des consommateurs. La première urgence est de réduire le nombre des chômeurs.
Il a évalué le profit politique de l’usage de la radio à l’occasion de la campagne électorale de 1928 en soutenant la candidature d’Al Smith (battu par le républicain Herbert Hoover) : « J’ai tenté l’expérience d’écrire et de prononcer mon discours pour le seul bénéfice de l’auditoire radiophonique et pour la presse plutôt que pour l’effet qu’il pourrait avoir sur les délégués à la convention… » (8) Élu Gouverneur de l’État de New York, Roosevelt s’adressera à ses concitoyens par l’intermédiaire des stations locales.

Roosevelt installé dans ses nouvelles fonctions le 4 mars 1933 choisit de rendre compte directement à ses concitoyens. En décembre 1932, le réseau NBC a offert au nouveau Président la possibilité de s’exprimer chaque semaine, s’il le souhaite, pendant un quart d’heure. La première intervention est diffusée depuis la Maison Blanche, le 12 mars à 22 heures. Elle a pour objet de redonner confiance aux Américains dans leur système bancaire en leur expliquant sa nécessité et son fonctionnement : « J’ai conscience que les nombreuses déclarations des assemblées des États ou de Washington, la législation, les règlementations du Trésor exprimées le plus souvent en langage bancaire ou législatif doivent être expliquées au citoyen moyen… »
« Différant par le ton des émissions de Hitler et de Mussolini, qui étaient reçues par le public sur un fond de foules hystériques, les causeries de Roosevelt ressemblaient à un échange d’idées dans une sorte de conseil de famille. » En renouvelant la forme de la communication politique, le Président rend compte avec pédagogie des premières décisions qu’il a déjà prises. C’est un succès. un demi-million de lettres parviennent à la Maison Blanche au cours de la semaine suivante. Marshall Mc Luhan dira plus tard que cette nouveauté médiatique avait « forgé une nouvelle unité tribale… ».
C’est le début de la « démocratie directe ». Au moment où il prenait l’habitude de s’adresser directement au pays, Hitler lui rendait cet hommage : « J’ai de la sympathie pour Mr Roosevelt, parce qu’il va droit à son but par-dessus le Congrès, les lobbies et la démocratie… »

Dans une nouvelle intervention, deux mois plus tard, le 7 mai, le Président esquisse une personnalisation du pouvoir que l’urgence des décisions à prendre impose, de son point de vue. Une sorte d’économie organisée est engagée : « La législation adoptée ou en cours de promulgation peut-être vraiment considérée comme la partie d’un plan bien établi… » Dans le cadre de cette nouvelle volonté, les grandes lignes de ce que l’on connaît comme le New Deal sont exposées : « Nous allons demander au Congrès des lois qui permettent au Gouvernement de soutenir des travaux d’intérêt collectif afin de stimuler l’emploi, directement et indirectement. »
Des programmes de soutien au monde agricole (Farm Relief Bill), d’augmentation des salaires ouvriers (a more fair wage return), de limitation de la durée du travail et de la surproduction sont annoncés. Une réorganisation des transports ferroviaires sera envisagée avec l’assistance du Gouvernement mais le Président se défend du soupçon d’interventionnisme : « On aurait grand tort de considérer les mesures que nous avons prises dans le domaine agricole, l’industrie et les transports comme un contrôle gouvernemental. Il s’agit plutôt d’un partenariat, non dans le domaine des profits qui sont réservés aux citoyens, mais plutôt un partenariat dans la programmation et dans la surveillance de son exécution. »

La propagande de guerre
Le Front populaire, en France, n’a pas su – ou voulu – utiliser à son profit la radio dont le socialisme révolutionnaire avait la charge. Un ministre de la propagande, Ludovic-Oscar Frossard, figure pour la première fois sous ce titre dans le deuxième cabinet Blum (mars-avril 1938). En 1939, le gouvernement Daladier confie l’organisation des contenus de l’information radiodiffusée dans une situation de guerre à un jeune écrivain, Paul Vialar qui suggère de confisquer les postes récepteurs pour limiter les effets de la propagande allemande. En 1940, un Haut-commissariat à l’information sera institué et confié à un écrivain illustre, Jean Giraudoux.

À partir de 1933, les stations allemandes ne se contentent plus de diffuser la propagande nazie à usage interne. L’expansionnisme du IIIe Reich utilise ses émetteurs frontaliers pour préparer certains de ses voisins à une guerre de conquête. La station de Stuttgart diffuse en français les interventions pro-nazies de Gabriel Ferdonnet. Correspondant à Berlin de divers journaux depuis 1927, il sera connu, en France, comme le « traître de Stuttgart » pour avoir rédigé les textes de propagande nazie que lisait un speaker sur l’antenne de cette station. Il sera condamné à mort, pour collaboration, par un tribunal français, en 1945.
Depuis 1936, le gouvernement français a mis en place, discrètement, des contre-feux à l’initiative de deux germanophones, Pierre Berteaux et Pascal Copeau dont les émissions sont, depuis Strasbourg, une réponse à celles de Ferdonnet (9). Leur programme doit contrer l’intense propagande nazie.

Les Anglais reçoivent de Hambourg ou de Berlin les harangues d’un américain converti au nazisme, Lord Haw-Haw (William Joyce). La propagande nazie diffuse également depuis le Luxembourg un programme dont le titre Radio-Humanité tente de tromper l’auditoire communiste. Pendant les années de guerre, la BBC organisera la réponse en utilisant les services d’un journaliste également germanophone, Sefton Demler, présenté sous le pseudonyme de Gustav Siegfried Eins. Les Soviétiques, de leur côté, ne manquent pas d’entretenir l’ardeur des anti-nazis en Allemagne.

La déclaration de guerre en 1939 a pour cause immédiate l’invasion de la Pologne par les armées allemandes, le 1er septembre. Une fausse information est à l’origine de cette intervention. Le 31 août, des hommes de main nazis ont investi le studio d’une petite station, Glivice, proche de l’émetteur de Katowice, en Silésie, à proximité de la frontière avec la Tchécoslovaquie, pour diffuser une proclamation anti-allemande qui ne sera pas transmise mais néanmoins relayée par les grandes stations du Reich et dénoncée comme une provocation qui justifie l’attaque de la Pologne.
C’est le début d’une guerre mondialisée pendant laquelle la radio tiendra un rôle essentiel d’information, de désinformation et de contre-désinformation.

La guerre des ondes
Le Maréchal Pétain, Président du Conseil – le dernier de la IIIe République – désigné le 16 juillet 1940 par le Président de la République Albert Lebrun, s’adresse le lendemain à la nation, par la radio, depuis Bordeaux. Il y prononce la fameuse phrase : « je fais à la France le don de ma personne pour atténuer ses malheurs… »
Il n’est pas illogique que chacun des pays engagés dans la guerre diffuse les informations qui servent sa cause nationale. Ce souci sera, à l’occasion, étendu à la necessité de persuader l’auditoire de l’excellence de son action par une propagande dont le monopole ou le champ de diffusion assureront le succès.

Être réellement informé sera, dès lors, affaire de foi ou seulement de crédulité, mais sûrement une question de patience à la recherche de messages venus de loin ou cryptés par un brouillage.
Les émissions de la France Libre, transmises de Londres par la BBC, sont à cet égard exemplaires. L’appel du général de Gaulle, le 18 juin 1940, a été peu entendu. Les rendez-vous répétés que l’équipe française de Londres entretiendra chez les Français au cours des années suivantes entretiendront l’esprit de résistance qui conduira à la défaite du Reich.

La ligne de démarcation entre la zone sud et la zone nord inclut l’un des deux puissants émetteurs en ondes longues d’Allouis, inauguré en 1939. Il sera affecté à partir de 1941 à la diffusion de programmes à destination des pays occupés. Le second émetteur sera utilisé au brouillage des émissions de la BBC. Deux émetteurs diffusent vers l’Angleterre des émissions de propagande habilement noyée dans une programmation où domine la musique de jazz. Certains auditeurs se souviennent de l’annonce : « Hier spricht Calais ! » (Ici Calais).

De la victoire des alliés à la guerre froide
L’armistice de mai 1945, s’il met fin aux combats, introduit l’opposition entre deux modèles de société, le capitalisme et le collectivisme. Chacune des options aura, pendant près de quatre décennies, le souci de persuader l’opinion de sa supériorité. La radio en sera l’instrument.
L’URSS, dans la tradition de la Révolution d’octobre, a développé très tôt les moyens de diffuser l’idéologie communiste dans des programmes émis dans de nombreuses langues. L’émetteur en grandes ondes de Moscou, Radio-Komintern, a été inauguré en 1927. (10)

Après la fin de la deuxième guerre mondiale, les États-Unis ont entretenu et développé les stations que leur logistique avait apportées au profit des armées en campagne pour la libération de l’Europe tel l’AFN – American Forces Network – qui s’installera durablement en Europe pour opposer un modèle à l’autre, communiste. D’autres le complèteront, VOA – Voice of America –, Radio Free Europe et Radio Liberty. À Berlin, les Américains installent une puissante station, RIAS – Radio in American Sektor – émettant en allemand et en anglais. Les programmes, composés de musique de variétés et de jazz, sont attractifs pour les auditeurs des deux Allemagnes (et au-delà…). Ils fournissent au bloc de l’Est les informations dont les populations sont privées. L’écoute de ces stations peut difficilement être interdite quelle que soit la dissuasion tentée par les gouvernements qui la dénoncent comme « crime idéologique ». On n’est pas, alors, avare d’emphase.

Les pays sous obédience communiste ont, de leur côté, installé de nombreuses stations qui diffusent leur propagande. Elle a peu d’effet en Europe, sinon à l’égard des militants crédules. Elle est mieux accueillie par le petit nombre des auditeurs du Tiers Monde qui y trouvent l’encouragement à un changement de nature révolutionnaire.
« En 1948, une enquête de la BBC montrait que les principales émissions internationales provenaient dans l’ordre de leur importance, de : la Grande-Bretagne, les États-Unis, la Russie, la France, l’Australie, la Hollande, la Belgique, le Canada, la Yougoslavie, la Tchécoslovaquie, l’Italie, l’Espagne, le Portugal, la Roumanie, la Turquie, la Bulgarie, la Pologne, l’Albanie. » (11)
À partir de 1950, la Chine populaire aura le souci de brouiller les émissions du camp adverse. Son activité de propagande internationale réjouira, davantage peut-être, les amateurs à la recherche d’une écoute lointaine sur les ondes courtes que les militants maoïstes !
En Amérique centrale, Che Guevara soulignera dès 1959, le rôle mobilisateur de la radio.

La Conférence de Bandoung qui a réuni, en 1955, les pays dit « non-alignés » parce qu’ils ne se réclament d’aucun des deux blocs – capitaliste ou communiste – développe leur souci d’affranchissement à l’égard des puissances anciennement coloniales qui ont conservé des liens économiques dominants. Le Caire, où le général Nasser a renversé la monarchie égyptienne en 1952, devient le centre de ces mouvements indépendantistes. La radio est un instrument essentiel des mouvements de libération. La station à vocation internationale La voix des Arabes est inaugurée en juillet 1953. Elle diffuse des programmes en cinq langues (arabe, anglais, français, grec, italien). En 1960, on en comptera 22, plus que la France n’en diffuse (19) .

Dans la plupart des pays européens, la radio est exploitée par le secteur public qui les préserve alors d’une autre propagande envahissante, la publicité. Le renouveau libéral, à partir des années 70, a fait disparaître ces obstacles à la liberté d’entreprendre… ou de manipuler les consciences. La publicité qui a envahi les « grilles » de programmes est une forme de propagande dont les bonnes intentions restent à démontrer.

La radio bousculée par l’arrivée de la télévision : prééminence de l’image
On peut tenter d’évaluer l’impact des propagandes totalitaires des années 30, si leurs opérateurs avaient disposé de la transmission de l’image et surtout de l’intervention sur les images.
À la veille de la Deuxième Guerre mondiale, la télévision promet de contribuer à la vérité de l’information grâce à la réalité des images diffusées en direct. La transmission du couronnement du roi d’Angleterre, George VI, en 1937 est une mise en scène élaborée entre le protocole de la monarchie et les exigences des techniciens. Elle indique déjà que le reportage peut être mis en scène.

Le nouveau média se développera dans le grand public en Europe à partir des années 50 dans des institutions de service public qui laissent aux majorités de gouvernement le contrôle des programmes. La continuité de la diffusion en direct laisse (théoriquement) peu d’opportunité de dissimulation de l’événement. Seule la présence d’esprit de celui qui choisit les images à transmettre peut occulter certains épisodes. On doit à cette réaction immédiate des opérateurs de n’avoir jamais vu le général de Gaulle, affligé d’une mauvaise vue, trébucher en descendant d’une estrade. En revanche, voir Khrouchtchev frapper le pupitre de l’ONU de son soulier est un événement médiatique spectaculaire sinon diplomatique.

L’enregistrement magnétique à partir de 1960, puis, une décennie plus tard, les moyens d’intervention a posteriori – montage et effets spéciaux (trucages électroniques et post-production) – permettront la diffusion de contenus satisfaisants pour les pouvoirs, politique puis affairiste lorsque la publicité imposera les contraintes de l’entrepreneur commanditaire.
Depuis les dernières années du vingtième siècle, le développement des images virtuelles permet de créer des images dont la conformité ne cessera de se distancier par rapport à la réalité.
Jean-Jacques Ledos

1. Voir « La radio en U.R.S.S. » in Gavroche n° 61, janver-févier. 1992)
2. Nikola Tesla, un grand savant injustement ignoré dans la galerie des célébrités qui ont développé la radio, avait projeté de construire, en 1900, sur la côte est des États-Unis une station de diffusion mondiale.
3. Détournement de « l’homme au couteau entre les dents ».
4. « Un peuple, un Reich, une Radio ! » sur le modèle de « Ein Volk! Ein Reich! Ein Führer »
5. Selon Hannah Arendt, Mussolini « qui aimait tant l’expression d'”État totalitaire”, n’essaya pas d’établir un régime complètement totalitaire et se contenta de la dictature et du parti unique. »
6. Mussolini Arnaldo: Gli eroi della volontà (Les héros de de la volonté). Déclaration sur Radio-Milan le 6 février 1930.
7. « Una ora solenne ha scocàtta per l’Italia fascista e impériale… » depuis le balcon d’où jadis Laetizia Bonaparte assistait au triomphe de son fils Napoléon.
8. Déclaration à Walter Lippmann, citée par André Kaspi in Frankin Roosevelt (Fayard, 1988).
9. « Un Allemand hitlérien, speaker à la Radiodiffusion française (1937-1940) » in Gavroche n° 57/58 (Mai-août 1991).
10. « La radio en URSS » in Gavroche n° 61, janv.-fév. 1992.
11. Fouad Benhalla : « La guerre radiophonique » (Revue Politique et Parlementaire, 1984).