Le Reichstag en flammes

ou de la réhabilitation de Marinus Van der Lubbe,
militant révolutionnaire injustement calomnié
Par J.J. GANDINI
(Gavroche n° 131, septembre-octobre 2003, p. 8 à 11)

Le 27 février 1933 Marinus Van der Lubbe, jeune chômeur hollandais, proche du communisme de conseils, incendie, seul, le Reichstag à Berlin pour « réveiller les travailleurs allemands » après la nomination de Hitler comme chancelier le 30 janvier précédent. Pour les nazis pas de doute : l’incendiaire est le bras armé d’un complot communiste, d’autant que trois jours auparavant, le ministre de l’Intérieur, Goering, après une perquisition « musclée » intervenue au siège du parti communiste – le KPD, alors le plus puissant d’Europe hors l’URSS –, a annoncé « la découverte d’un plan insurrectionnel avec prise d’otages d’enfants de dirigeants, attentats et empoisonnement massif ». L’état d’urgence est aussitôt instauré et des milliers d’élus et de permanents communistes arrêtés… grâce aux listes constituées depuis dix ans par les gouvernements sociaux-démocrates et de centre-droit successifs. Le KPD est mis hors-la-loi et Ernst Torgler, chef du groupe communiste au Reichstag, accusé d’être l’instigateur du complot, se constitue prisonnier le 29. Cinq jours après l’incendie, trois Bulgares, dont Georgi Dimitrov (1) dirigeant du bureau du Komintern à Berlin, sont arrêtés et inculpés pour « tentative de subversion de l’État et complicité d’incendie sur un édifice public ».

Pourtant, lors de son interrogatoire par les services de police, Van der Lubbe affirme avec force avoir agi seul : « Je ne connais ni de nom ni de vue le dirigeant communiste Torgler auquel je viens d’être confronté. » Il décrit précisément comment il a réussi à s’introduire dans le Reichstag « en escaladant la façade par la gauche en grimpant sur une corniche à hauteur d’homme » pour arriver sur un petit balcon dont il a forcé la porte-fenêtre, et comment , une fois à l’intérieur, il a parcouru plusieurs pièces, allumant des foyers d’incendie avec ses allume-feux (2), mais sans trop de succès jusqu’à ce qu’il pénètre dans la grande salle des délibérations et réussisse à embraser les lourdes tentures qui propageront le feu dans tout le bâtiment. Il a beau insister – « J’ai pris ma décision de venir en Allemagne absolument seul… Personne ne m’a aidé dans mon action et je n’ai rencontré personne dans le bâtiment du Reichstag » –, les nazis le somment de dénoncer ses complices car l’idée que quelqu’un puisse agir de façon autonome est totalement impensable au regard de leur schéma de fonctionnement basé sur le « fuhrer prinzip ».

Quoiqu’il en soit l’objectif est atteint : lors des élections législatives du 5 mars, les nazis obtiennent 44 % des voix et 288 sièges, soit la majorité absolue face aux 212 sièges du SPD et du Zentrum (3), les 81 députés communistes étant hors-la-loi. Dès le 23 mars, avec l’appui du Zentrum, Hitler obtient les pleins pouvoirs et début juillet, la léthargie des sociaux-démocrates aidant, l’Allemagne est sous la botte d’un régime de parti unique.

Face à ce rouleau compresseur, le Komintern se décide enfin à réagir et, par l’intermédiaire de Willi Muzenberg, fondateur du Secours Rouge international, crée à Paris un « Comité d’aide international aux victimes du fascisme hitlérien » qui va publier, début août, traduit en quinze langues et diffusé par millions, un Livre brun sur l’incendie du Reichstag et la terreur hitlérienne lequel « aura un impact considérable sur les opinions publiques du monde entier, ses affirmations prenant force de vérité face au déni de justice de la répression nazie ».

Trois lignes de force sont développées : Des S.A. (4) envoyés par Goering ont aidé Van der Lubbe à propager l’incendie en empruntant un passage souterrain ; un député du parti national-allemand – mais qui s’est suicidé en mai –, Oberfuhren, atteste de la réalité du complot nazi ; l’« enquête » menée en Hollande fait de Van der Lubbe un « fils de petit-bourgeois », un « jeune pédéraste à moitié aveugle » qui aurait été le mignon de haut-responsables des S.A.
Face à un tel déferlement de propagande et des ragots aussi abjects, ce dernier ne peut compter que sur de rares appuis extérieurs (5) et une poignée d’amis fidèles qui publient le 21 septembre à Amsterdam Le livre rouge, Van der Lubbe et l’incendie du Reichstag qui démonte point par point les préjugés conspirationnistes du Livre brun mais ne rencontre guère d’écho, étant donné en outre son tirage confidentiel.

Le même jour, le « procès des incendiaires » s’ouvre à Leipzig devant la Cour Suprême en présence de 125 journalistes accrédités en provenance du monde entier, le régime nazi, sûr de lui, assurant un semblant de respect formel des règles de droit et de liberté des débats. Ceux-ci vont mettre en lumière les failles des deux thèses en présence mais la presse internationale prend parti pour les Bulgares, d’autant que Dimitrov se montre incisif et affronte Goering avec succès, alors que Van der Lubbe – qui a été torturé en prison et a entrepris une grève de la faim en protestation – reste prostré, ne répondant que par monosyllabes, accréditant la thèse du « semi-débile » manipulé par les uns ou par les autres.

Le 23 décembre, les trois Bulgares et Torgler sont acquittés et Marinus, condamné à mort, sera décapité le 10 janvier 1934. Pourtant le 21 avril 1967 le tribunal de Berlin cassera le jugement de Leipzig, ne retenant qu’« une tentative d’incendie avec effraction », et condamnera le jeune Hollandais post mortem à huit ans de prison. Et en 1998 s’est constituée en Hollande la fondation « Une sépulture pour Marinus Van der Lubbe », en hommage à la « première victime anti-fasciste hollandaise tombée en Allemagne hitlérienne ».

Cette réhabilitation, Yves Pagès et Charles Reeve l’ont remarquablement mise en situation en présentant et annotant les Carnets de route de l’incendiaire du Reichstag et autres récits que viennent de publier les éditions Verticales. À l’opposé du portrait à charge du pauvre hère manipulé, nous est au contraire révélée la personnalité d’un ouvrier du bâtiment victime très tôt d’un accident du travail, un amateur de randonnées au long cours et sportif accompli à ses heures. À partir de 1928, il fait plusieurs voyages à pied et en auto-stop à travers l’Europe et projette notamment, muni pour tout viatique de deux florins et un demi-mark allemand, de se rendre à Constantinople, envisageant même de pousser jusqu’à la Chine ! Parti de Leyde le 7 septembre 1931, il va traverser toute l’Allemagne, l’Autriche, la Yougoslavie et la Hongrie, mais arrivé à Budapest le 24 octobre il décide finalement de rentrer. Les gestes simples d’entraide dont il a fait l’objet le long de la route – un cordonnier qui recoud ses chaussures, un paysan qui lui offre du pain et du café – alimentent sa réflexion : « Voilà qui est typique de l’humain. Nous n’avons pas besoin de chercher une occasion pour faire du bien. Nous le faisons lorsque la situation se présente, pas par philanthropie mais parce que c’est bon tout simplement et parce que le moment, les circonstances sont là pour faire le bien. »

Marinus est un ennemi de tout préjugé nationaliste, épris d’entraide sociale, aux précoces activités militantes, qui va s’éloigner progressivement du parti communiste pour se rapprocher du « communisme de conseil » sur la base de trois idées-force : spontanéité, autonomie et auto-organisation des luttes, développées notamment dans les trois numéros du Journal des chômeurs qu’il fait paraître dans sa ville de Leyde en octobre et novembre 1932.

Il ne supporte plus un parti communiste défenseur inconditionnel de l’URSS et refusant toute initiative des militants de base alors que la situation sociale se durcit, et s’inquiète de la résistible montée du nazisme en Allemagne, critiquant le fait que « la lutte acharnée contre le fascisme meurtrier », qui devrait constituer la préoccupation première, soit détournée de son but par des tactiques électorales qui vont entraîner la chute du KPD, en considérant les « sociaux-traîtres » (6) du SPD comme l’ennemi principal : « Ne concentrez pas vos efforts sur Hitler. Suivez la ligne tracée. Nous devons frapper nos coups les plus violents contre les sociaux-fascistes du parti social-démocrate. C’est eux et leurs syndicats que nous devons anéantir si nous voulons amener la majorité des travailleurs à la toute-puissance du prolétariat. » Et Thaelmann, le chef du KPD, va jusqu’à dire : « Il faut discuter avec les fascistes pour les ramener sur nos positions… Il faut s’incliner devant le nouveau rapport de force et laisser le fascisme s’user au pouvoir. Tout acte de violence sera dénoncé par le parti communiste comme une provocation et ses auteurs seront mis au ban du prolétariat comme agents du fascisme. » (7)

Pour Van der Lubbe, au contraire, « il faut faire quelque chose ». Et c’est influencé par l’idée de l’« acte exemplaire » que prône la revue conseilliste Spartacus – c’est-à-dire des actions minoritaires, violentes ou non, censées radicaliser la lutte de classes –, qu’il entreprend à partir du 2 février 1933 sa longue marche solitaire sur Berlin où il arrive le 18 et découvre une atmosphère de résignation dans les quartiers populaires.

En réaction il va proposer le 22 aux chômeurs présents devant le Bureau d’Aide aux Chômeurs de Neukölln d’organiser une manifestation, mais on lui rétorque qu’il faut pour cela une autorisation du KPD. Le soir du 23, il assiste au Sportpalast à un meeting du KPD pour lequel il avait préparé une intervention, mais à peine commencée, la réunion est interrompue par l’arrivée de la police sans la moindre réaction de la salle et des orateurs.

Convaincu désormais que les travailleurs allemands et leurs dirigeants communistes et sociaux-démocrates, ne veulent plus rien entreprendre, il décide d’agir lui-même : provoquer l’incendie de « quelque chose qui appartienne au système » lui apparaît comme un « acte de protestation », un « signal destiné à inciter le mouvement ouvrier à sortir de son état de résignation et de passivité défaitiste où l’ont entraîné ses dirigeants ». Après s’en être pris sans succès le 25 février au Bureau d’Aide aux Chômeurs puis à l’Hôtel de Ville, il se fixe le 27 sur le Reichstag choisi « comme centre du système ».

Cet ouvrage vient à son heure pour combler un vide dans l’édition française qui n’a jamais pris la peine de traduire le livre de Fritz Tobias paru en Allemagne dès 1962 Der Reichstag brand. Legende und Wicklichkert qui démontre que rien parmi les témoignages et documents produits n’infirme les aveux détaillés de Marinus Van der Lubbe. Idéaliste naïf probablement, mais « voix discordante » certainement qui « en s’attaquant au siège symbolique du jeu électoral en cours affirmait à sa façon l’urgente nécessité d’une insurrection contre le fascisme meurtrier ».

J.J. GANDINI

1. Il deviendra par la suite secrétaire général du Komintern et en 1946 sera le premier chef du régime de démocratie populaire instauré en Bulgarie.
2. Des briquettes chimiques achetées le 25 février.
3. 120 députés pour le SPD, parti social-démocrate, le plus puissant d’Europe, qui avec les syndicats dans sa mouvance regroupait 10 millions d’adhérents ; 92 pour le Zentrum, parti catholique de centre-droit.
4. Sections d’assaut ou « chemises brunes », milices nazies constituant une véritable armée parallèle.
5. Comme l’anarchiste français André Prudhommeaux auquel d’ailleurs l’ouvrage est dédié.
6. L’historiographie officielle a bien sûr occulté cette tactique désastreuse et mis en avant la « provocation » de Van der Lubbe, contre-vérité manifeste, comme persiste à le faire accroire Gilbert Badia dans son opuscule Feu au Reichstag : l’acte de naissance du régime nazi.
7. Ce qui explique les réactions des communistes à l’annonce de l’incendie, d’après Y. Pagès et C. Reeve : « Leur grille de lecture idéologique les empêchait d’imaginer qu’un militant de base puisse prendre une telle initiative, hors et en contradiction avec la ligne officielle. »

À lire aussi :

« Marinus Van der Lubbe (1909-1934), l’incendiaire du Reichstag »
par Jean-Luc DEBRY
Gavroche n° 150, avril/mai/juin 2007, p. 21 à 23

Marinus Van der Lubbe
Carnets de route de l’incendiaire du Reichstag
Documents traduits du néerlandais par H. Papot ;
présentés et annotés par Y. Pagès et C.Reeve
Editions Verticales, 2003, 300 p., 18 euros